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Là où le présent caresse, plus tard le passé pince.

mardi 6 septembre 2016

Quand Tatiana rencontre Eugène, elle a 14 ans, il en a 17 ; c’est l’été, et il n’a rien d’autre à faire que de lui parler. Il est sûr de lui, charmant, et plein d’ennui, et elle timide, idéaliste et romantique. Inévitablement, elle tombe amoureuse de lui, et lui, semblerait-il… aussi. Alors elle lui écrit une lettre ; il la rejette, pour de mauvaises raisons peut-être. Et puis un drame les sépare pour de bon. Dix ans plus tard, ils se retrouvent par hasard. Tatiana s’est affirmée, elle est mûre et confiante ; Eugène s’aperçoit, maintenant, qu’il la lui faut absolument. Mais est-ce qu’elle veut encore de lui ? 

Songe à la douceur est le nouveau roman de Clémentine Beauvais, la merveilleuse auteure du roman Les petites reines dont je vous avais fait un éloge dithyrambique. Elle nous revient cette fois-ci avec un roman audacieux en forme d'ovni, une réécriture du roman d'Alexandre Pouchkine Eugène Onéguine, réécriture également fortement inspirée de l'opéra que Tchaïkovski en a tiré. Le roman original étant lui-même écrit en vers, Clémentine Beauvais a choisi le vers libre pour relater une version moderne de l'histoire.

Je ne connaissais ni le roman original, ni l'opéra, et j'ai donc plongé dans ma lecture avec naïveté et curiosité. Et encore une fois, Clémentine Beauvais a su s'adresser à l'adolescente romantique et complexée qui demeure quelque part au fond de moi. Eugène et Tatiana, ces deux adolescents qui se côtoient le temps d'un été, sont plein de certitudes et de sentiments trop grands pour eux, et la narration, qui fait sans cesse un va-et-vient du passé au présent, aide à comprendre comment ce que l'on vit dans notre jeunesse peut ou non influencer l'adulte que l'on devient. C'est un roman certes qui parle d'une histoire d'amour à la fois banale et grandiose, mais c'est aussi un roman sur le fait de devenir adulte, sur les choix que l'on peut faire dans sa vie, sur ce qu'on décide de faire de notre existence. J'ai particulièrement été touchée par la naïveté de l'adolescente Tatiana face à la rigueur et la persévérance de l'adulte Tatiana.

Encore une fois, l'auteure semble particulièrement attirée par les histoires que relatent nos historiques de messagerie instantanée, les SMS et les e-mails. Dans Les petites reines, elle s'intéressait surtout aux réseaux sociaux. Dans Songe à la douceur, on replonge en 2006 à l'heure de MSN et des textos hors de prix. C'est délicieusement désuet tout en évoquant les souvenirs de toute une génération. Aujourd'hui, les histoires d'amour ne sont pas moins vraies parce qu'elles se construisent à coups de poke et de discussions sur Skype : en tous cas, c'est une des choses que l'on peut retenir de ce livre.

Quant au style, il est vrai que si le choix d'un roman en vers est inattendu, il est au final plutôt bien vu, car la musicalité du vers rend à la fois compte de la poésie des instants narrés tout en imitant la musicalité d'un opéra. Clémentine Beauvais compare volontiers Tatiana à la flûte et Eugène au basson, et sans connaître la musique de Tchaïkovski, on se surprend à entendre les timbales gronder ou les violons vous arracher une larme. C'est bien vu, bien exécuté, même si j'ai trouvé que ce choix autorisait parfois le récit à traîner en longueur là où les choses auraient pu être plus brèves.

Est-ce que Songe à la douceur est bien le phénomène tant primé sur les réseaux sociaux? D'un côté, le récit amer et passionné d'une histoire d'amour à côté de laquelle les personnages n'arrêtent pas de passer est un thème fort peu abordé en littérature jeunesse. Ce roman, en modernisant une tragédie classique, en lui donnant les accents de la modernité, permet de faire entrer les erreurs et les errances dans le paysage parfois trop codifié de la littérature pour adolescents et jeunes adultes. La narration en vers est originale, pas trop lourde et terriblement agréable, donnant de la musique et du rythme au récit. D'un autre côté, difficile de savoir à qui se roman se destine, et j'ai personnellement trouvé qu'Eugène est un personnage tête-à-claques à qui j'aurais volontiers filé quelques baffes. En tous cas, on passe un beau moment et on referme le livre avec un goût doux-amer dans la bouche en rêvant de belles et grandes choses, et c'est en partie, je pense, ce que souhaitait l'auteure.


N'hésitez pas à lire ce qu'en pensent Bob et Jean-Michel!

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"It's not what you take, it's what you leave."

vendredi 4 mars 2016

Allez, c'est la veille de mon anniversaire et pour l'occasion, j'ai envie de vous parler d'un livre plein de chaleur et de joie de vivre. Quoi de mieux que le très joli All the bright places de Jennifer Niven, traduit en français chez Gallimard sous le titre de Tous nos jours parfaits et qui traite d'un sujet qui vend du rêve : le suicide chez les ados.

Promis, quand j'aurai soufflé mes bougies et que je serai un peu plus vieille et sage, j'arrêterais l'ironie. Peut-être. C'est parti.

Quand Violet et Finch se rencontrent, ils sont au bord du vide, en haut du clocher du lycée, décidés à en finir avec la vie. Finch est la "bête curieuse" de l'école. Il oscille entre les périodes d'accablement, dominées par des idées morbides et les phases "d'éveil" où il déborde d'énergie. De son côté, Violet avait tout pour elle. Mais neuf mois plus tôt, sa sœur adorée est morte dans un accident de voiture. La survivante a perdu pied, s'est isolée et s'est laissée submerger par la culpabilité. Pour Violet et Finch, c'est le début d'une histoire d'amour bouleversante: l'histoire d'une fille qui réapprend à vivre avec un garçon qui veut mourir.

Il m'a fallu un peu de temps pour vous parler de cette lecture et réussir à avoir un avis un peu plus objectif. Car la première chose qu'on peut dire de ce roman, c'est qu'il remue et interroge.

Deux adolescents que tout sépare - leurs classes sociales, leurs cellules familiales, leurs histoires, leurs popularités au lycée - se découvrent, par pure coïncidence, un macabre point commun : celui de vouloir mourir. 

Violet porte sur ses épaules le poids de la culpabilité : elle est persuadée que c'est de sa faute si sa sœur aînée s'est tuée en voiture. Elle a du coup pris beaucoup de recul sur ses amis superficiels, sa vie de rêve et l'importance de l'école. Son existence n'a plus de sens. Rien n'a d'importance. Ses parents, dévastés par la mort de leur fille mais tout aussi inquiets de voir la seconde s'effacer, s'inquiètent pour elle et ne désirent qu'une chose, la voir revenir à la vie.

Finch, de son côté, oscille entre des phases "d'éveil" où il embrasse la vie avec folie et gourmandise, et d'autres phases où il "s'endort" et s'enferme dans un silence noir, rempli d'idées macabres, apprenant par cœur des statistiques et des citations sur la mort et le suicide. Sa famille est en pièces : son père est parti depuis longtemps pour vivre avec une autre femme, sa mère est transparente et n'est jamais à la maison, sa sœur aînée vit sa vie et sa petite sœur commence à montrer des signes d'obsessions étranges, elle aussi. C'est chacun pour soi dans cette fratrie hantée par les épisodes de violence et de cruauté vécues lorsque leur père était à la maison. Tout le monde sait que quelque chose cloche avec Finch, mais personne n'en parle ou décide de faire quoi que ce soit.

Les deux jeunes gens se retrouvent ensemble à faire un projet de géographie : celui d'écumer l'Indiana pour y faire des reportages sur des endroits insolites, importants ou historiques. C'est le début d'une grande chasse au trésor où les adolescents, loin de chercher à réussir leur devoir, vont surtout chercher à se comprendre et à trouver leur place dans ce monde vaste et dénué de sens. L'âme artiste et fantasque de Finch entraîne Violet dans des expériences inédites qui, peu à peu, lui redonne goût à la vie. On retrouve des éléments très efficaces qui ont déjà fait leurs preuves dans Le monde de Charlie ou Nos étoiles contraires : des scènes où les adolescents, face à l'infini, expriment leurs doutes et leurs angoisses ; d'autres où le dialogue est merveilleusement profond et mélancolique ; d'autres encore où la joie d'être en vie finit par surpasser toutes les autres émotions. C'est beau, c'est grand, ça n'apporte pas de réponse mais ça pose les bonnes questions.

Jennifer Niven prend soudain le parti de gifler le lecteur et de jeter un grand froid soudain sur cette histoire d'amour jeune et frétillante. On pleure (un peu), on s'insurge, on se révolte face à l'absurdité de la chose. Mais ce roman ne se veut pas un conte de fées : c'est une mise en garde, un appel au secours, un coup de pied dans la fourmilière. On a envie de prendre les personnages et de les secouer, tous : le CPE du lycée, les profs, les parents, les soit-disant amis, et de leur mettre la tête à l'endroit. Mais faites quelque chose, crie le lecteur. Et personne ne fait rien.

Parler de sujets aussi pointus, complexes et sombres que la bipolarité, la dépression ou le suicide dans un roman aurait pu entraîner caricatures et généralités dangereuses. Mais non. Tous nos jours parfaits est un très bon livre coup de poing qu'il faut partager et faire lire. Ce n'est ni de la grande littérature, ni un mode d'emploi, mais c'est une mise en garde nécessaire et importante saupoudrée d'un peu d'espoir.


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dimanche 8 avril 2012

"...Si tu l'avais jamais su, ça aurait pas fait de problèmes."



Quand je l'ai lu la première fois: Eté 2011
Pourquoi je l'ai lu: J'ai vu le film Le Chat du Rabin de Sfar, j'ai voulu m'intéresser à son univers.




Le Bestiaire Amoureux, tome 1: Fernand le Vampire, Joann Sfar
Disponible aux éditions Delcourt.

Résumé made in Evene: 
Fernand le vampire est un traditionaliste : il dort dans un cercueil et s'habille à l'ancienne mode. En revanche, il ne tue jamais... Fernand est un sentimental ! Pour oublier Liou, il sort dans des rave parties avec Aspirine, une charmante vampire, et passe la nuit au Louvre avec une jolie touriste japonaise. Mais Fernand est-il prêt à revivre une histoire d'amour ?

Je lis beaucoup de bandes dessinées depuis quelques années. Mon petit côté "j'aurais-voulu-être-illustratrice", encore une fois. J'aime me plonger dans des histoires en images. Ça me plaît beaucoup. Je suis allée voir Le Chat du Rabin l'été dernier, et j'ai beaucoup aimé le style de l'animation mais aussi le ton de l'histoire, comme un conte philosophique drôle et décalé. Curieuse, et découvrant que le réalisateur était également l'auteur de la bande dessinée éponyme, j'ai dépensé quelques sesterces et me suis procuré le premier tome du Bestiaire Amoureux.

Il faut d'abord savoir que certains personnages chez Sfar sont récurrents et apparaissent dans plusieurs de ses bandes dessinées ; il les réutilise selon ses besoins, les réinvente, les remodèle. On y découvre un vampire un peu dépressif en proie au deuil d'une rupture amoureuse, déjà vu dans la série Grand Vampire de Sfar (les trois premiers tomes du Bestiaire Amoureux sont d'ailleurs une réédition des aventures de Grand Vampire).


Ses pérégrinations lui font découvrir d'autres créatures esseulées (une sorcière, une femme-arbre, un fantôme, mais aussi quelques malfrats et des gens comme vous et moi), et il se promène dans la vie en cherchant des réponses à sa solitude. Derrière cet univers décalé et un peu surréaliste se dissimule une véritable réflexion philosophique sur l'amour, la tendresse, l'amitié, les relations entre les gens et leur intérêt. C'est tendre, poétique et hors normes. Donc forcément ça me plaît.

Cependant le style graphique de Joann Sfar peut déstabiliser. Il dessine comme certains écrivent, très vite pour éviter que les idées ne lui échappent, et son trait subit les aléas de sa réflexion et de sa pensée. Tortueux, peu réaliste et parfois approximatif, l'intérêt de l'esthétique disparaît au profit de l'action et du discours. Un traitement des images un peu spécial, donc, mais qui en ce qui me concerne me plaît énormément. Cela sort des bandes dessinées lisses et sans saveur, où les prouesses techniques servent souvent à masquer un scenario banal ou bancal. Ici, la rapidité d'exécution confère à l'ensemble de l'ouvrage une dynamique et une vie qui réveille les yeux et titille la curiosité. Le choix des couleurs, vives, crues, sans ombres ni artifices ajoute à cette spontanéité créative.


En plus, l'édition est très belle. J'adore. Les pages sont épaisses, le format, un peu plus petit qu'un A4, est pratique et élégant, la couverture a un petit côté Art Nouveau qui n'est pas pour me déplaire.

Le Bestiaire Amoureux est une bande dessinée qu'il faut relire plusieurs fois pour en saisir toutes les subtilités, elle me plaît beaucoup même si je sais qu'elle n'est pas au goût de tout le monde. A tous ceux qui aiment les histoires de vampire drôles et originales. Je conseille également Petit VampireLe Chat du Rabbin, Chagall en Russie et Les Lumières de la France.

Pour les curieux, je vous invite à farfouiller sur le blog de Joan Sfar. J'aime beaucoup.

PS: Je ne vais pas gâcher le travail des auteurs de B.D. en tentant de faire des illustrations! Par contre je tenterai de temps en temps de faire des fanarts, que j'intégrerai dans mes articles :)
 
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