Lire ensemble : pourquoi j'ai semé des clubs de lecture partout.

dimanche 29 mars 2026

Quand j'étais gamine, je pouvais passer des semaines à lire. Je me souviens de vacances d'été, allongée dans le canapé défoncé chez ma grand-mère, à lire sans m'arrêter, sauf peut-être au moment du goûter, avec la fenêtre grande ouverte sur le jardin bourdonnant. J'y passais mes mercredis après-midis, mes soirées à attendre le sommeil, mes dimanches matins. Dès que j'ai pu aller seule à la petite bibliothèque de mon quartier, j'y allais en mode Matilda, avec un sac à dos vide à défaut d'avoir un petit chariot, et le but, c'était de le remplir. À l'école, je dévorais les fiches de lecture qu'on pouvait faire en solitaire, quand on avait fini le travail donné un peu en avance et qu'il fallait s'occuper en attendant la correction (est-ce que je faisais une course contre moi-même pour finir les problèmes de maths plus vite pour pouvoir avancer dans les fiches de lecture? peut-être.)

Au collège, et tout le long de mon adolescence, lire, c'était une barrière entre le monde et moi. Je ne comprenais pas bien ce que je faisais là, pourquoi parfois on me harcelait, pourquoi on me trouvait bizarre, je ne savais pas pourquoi j'étais si timide soudain et si flippée de tout. L'adolescence ça met un bon coup de pied dans la confiance en soi, mais j'avais mes livres. Dans mon sac, toujours. Je passais parfois des récrés au CDI - quand il était ouvert - pour trouver de nouvelles pages à lire. Je relisais beaucoup, aussi, réconfortée par mes personnages préférés.

Une amie de la famille a un jour dit à mes parents : "Faites attention, si Jeanne passe trop de temps dans les livres, elle va finir par ne plus vouloir passer du temps dans la réalité." Avertissement qui s'est prolongé en quelque chose que moi j'ai compris comme "elle va finir en overdose d'héroïne dans un caniveau", plus ou moins.

Dans l'imaginaire collectif, la lecture c'est une affaire de solitaires. On s'immerge dans une histoire, on n'est plus là pour personne, on se coupe du monde, voire on devient misanthrope et carrément snob. 

Et ça, j'ai jamais bien compris. À mes yeux, lire, c'est une affaire d'humains.

Lire, c'est se connecter

C'est l'article où j'enfonce des portes ouvertes hein, vous serez prévenu·e·s, mais pour qu'un livre existe, il y a quelqu'un derrière (bon des fois il y a une IA maintenant mais restons connecté·e·s sur notre sujet voulez-vous?). La littérature, c'est l'art qu'ont les humains de transformer leurs rêves, leurs émotions, leurs peurs, leurs espoirs, leurs fantasmes, leurs inventions farfelues et leurs préoccupations en textes lisibles par tous les autres humains. On se connecte. On ouvre ses horizons. On se met à la place de l'autre et on enrichit sa propre expérience de la vie en restant confortablement prélassée dans un canapé pendant que Mamie finit la tarte aux prunes. C'est quand même fabuleux, non?

Y a-t-il une connexion plus humaine que celle-là? Celle où l'on va ouvrir un ensemble de pages et laisser les mots d'un·e autre, parfois écrits il y a des siècles, traverser les temps et l'espace pour occuper quelques heures notre pensée et notre cœur?

Quand j'étais au lycée dans les années 2000, ce sont les livres qui m'ont aidée à me faire des ami·e·s. J'ai rencontré ma première histoire d'amour sur un forum qui parlait d'une série que j'adorais. J'ai créé toute une association de créateurices pour faire flamboyer un univers qu'on adorait à travers des fanzines et des goodies faits avec trois fois rien. 

En réalité, je crois que rien ne fait plus plaisir à quelqu'un qui aime lire que de rencontrer quelqu'un d'autre avec qui parler de livres. C'est effectivement en premier lieu une expérience intime, vous seul·e avec le texte, mais et après? La plupart d'entre nous ont envie de partager leurs impressions de lecture avec d'autres!

Vous avez vu que même sur TikTok, les livres sont des stars? Que les éditeurices cherchent à créer le buzz sur les réseaux sociaux? Vous avez une idée du nombre de gens qui ont créé un compte sur Babelio? 2.3 millions. Les lecteurices veulent partager leurs lectures, trouver des gens comme elleux qui ont les mêmes goûts, découvrir ensemble des nouveautés et se réjouir de la sortie d'un nouveau livre écrit par un·e auteurice adoré·e! 

Depuis que je suis libraire, c'est quelque chose que je sais. La lecture réunit, elle enchante, elle fait se connecter entre elles des personnes d'horizons différents. Alors du coup, depuis... toujours? Je crée des clubs de lecture.

Jeanne ou "la semeuse de clubs de lecture"

C'est lors de mon premier long contrat, à Cultura, que je me suis sentie légitime pour proposer la création un club de lecture. J'avais réussi à fédérer un petit groupe d'adolescent·e·s passionnant·e·s avec qui je discutais souvent, et je les ai recruté·e·s façon club d'agents secrets.

Cela venait de trois constats :

  • Le premier, ces jeunes gens avaient envie de discuter avec d'autres jeunes gens qui aimaient les livres.
  • Le second, c'est que je recevais bien trop d'épreuves non corrigées pour faire justice à la richesse de la production éditoriale à moi toute seule. Je ne voulais pas que des romans chouettes partent au retour au bout d'un mois parce que moi je n'avais pas eu le temps d'en lire 20 chaque semaine.
  • Et le troisième, c'est que j'ai vu beaucoup de libraires se baser sur leurs souvenirs à elleux de ce que c'est d'être un·e enfant de 8, 10, 13 ans pour conseiller les jeunes d'aujourd'hui, et je voulais continuer à connaître les avis de celleux à qui mes livres sont destinés!

La première année, je n'ai fait qu'un club jeunesse, avec des 9-12 ans, on se réunissait tous les mois dans l'atelier du magasin et on parlait littérature jeunesse pendant une heure. La seconde année, j'ai créé un groupe pour les ados. Et c'est devenu les moments préférés de ma semaine. J'ai vu des amitiés se forger, des débats houleux avoir lieu, j'ai vu des enfants timides ou décalé·e·s s'épanouir et discuter de leur passion avec bonheur.

Quand j'ai dû partir de Cultura, le plus dur, ça a été de dire au revoir aux jeunes du club de lecture. Et quand j'ai eu la chance infinie de participer à l'aventure de Combo, le club de lecture a un peu attendu. Il fallait que je trouve mes marques, que je participe à donner forme à ce magasin ambitieux et éparpillé, mais dès que ça a été possible, j'ai foncé.

Club de lecture des plus jeunes en septembre 2025!

C'est maintenant la deuxième année que j'anime non pas un, mais deux clubs de lecture à la librairie, l'un avec des 8-11 ans et l'autre avec des plus de 12 ans. Et c'est magique. On partage nos lectures toute l'année, et en juin, chacun·e d'entre elleux présentera son livre préféré de l'année. Si vous voulez venir, ce sera le samedi 20 juin à 16h30 à la librairie Combo!

D'accord mais en dehors de la librairie?

J'ai découvert en explorant les communautés littéraires en ligne les clubs de lecture virtuels, les challenges de lecture et les défis à thèmes. Et ça m'a énormément plu! J'ai participé à plusieurs Pumpkin Autumn Challenges et aux Week-ends à 1000, j'ai rejoint Livraddict et plusieurs autres communautés en ligne... Mais depuis plusieurs années, une idée me trottait dans la tête.

Celle de créer mon propre Club de Lecture, où j'inviterai les gens à découvrir mes livres préférés : les classiques de la littérature de jeunesse. 

Il y a 6 ans déjà je vous soulais sur Youtube avec des classiques jeunesse à redécouvrir...!

Alors fin 2025, j'ai sauté le pas. J'ai créé Le Club des Enfants Perdus, un serveur sur Discord où nous nous intéressons, une fois par trimestre, à une œuvre qui a marqué la littérature pour la jeunesse. De janvier à mars 2026, nous nous sommes consacrés à La Petite Princesse de Frances H. Burnett, et j'ai proposé aux membres du club de découvrir ses deux autres romans pour la jeunesse ainsi que différentes adaptations de l'œuvre. On a ponctué le trimestre avec des petits défis et des lives où on a pu discuter et donner nos impressions de lecture.

C'est le projet le plus épanouissant que j'ai eu depuis longtemps. Merci aux 61 (!) personnes qui ont suivi le lien vers le Discord et à toustes celleux qui participent régulièrement!

Quel plaisir de discuter de ces livres avec des client·e·s de la librairie! De voir des gens que je connais de différents horizons discuter ensemble autour du livre que j'ai proposé! De voir des lecteurices dubitatif·ve·s face au choix de la lecture se rendre compte que c'est finalement une bonne surprise...!

Ce mardi, le 31 mars 2026 à 21h, j'annoncerai lors d'un live le prochain livre que nous (re)découvrirons ensemble tout au long du printemps. C'est une œuvre que je n'ai pas lue moi-même, donc c'est la grande découverte!

Si vous voulez rejoindre le Club des Enfants Perdus, c'est par ici!

Les discussions en live une fois par mois!

Et vous, vous participez à des clubs de lecture? Vous en avez créé? Dites-moi tout dans les commentaires!

Pourquoi (et comment) soutenir sa médiathèque?

mercredi 3 septembre 2025

Il y a quelques temps, on m’a interrogée sur mon parcours de lectrice (pour une opportunité incroyable, je vous en reparle bientôt), et j’ai pris conscience de quelque chose.

Mon amour des livres, je le dois aux endroits où l’on peut emprunter des livres.

Histoire de la petite Jeanne qui cherche partout où sont les livres gratuits

Je ne dis pas qu’on ne m’offrait jamais de bouquins, mais l’immense majorité de tout ce que j’ai lu jusqu’à l’âge adulte, je l’ai emprunté dans un CDI, une bibliothèque d’école, ou une médiathèque. Il y avait des livres à la maison, et on m’en a lu quand j’étais petite, mais dans une famille avec 3 enfants et deux salaires corrects mais pas mirobolants, acheter des livres était un luxe. Je mettais des livres sur mes listes pour le Père Noël, pour mon anniversaire, je traînais dans les rayons livres des supermarchés quand nous allions faire les courses, mais nous ne fréquentions pas les librairies indépendantes de notre ville, et quasiment pas les grandes surfaces culturelles.

Par contre, en maternelle et en primaire, la visite hebdomadaire dans la petite BCD de mon école était le temps fort de ma semaine. Je me souviens demander très souvent aux assistantes pédagogiques qui s’en occupaient combien de livres je pouvais emprunter à chaque fois, et je savais que la réponse était “Un seul, Jeanne, je te l’ai déjà dit”. J’avais toujours un “livre de la BCD” dans mon sac. A l’arrivée au collège, le CDI est devenu un refuge pour l’intello grosse harcelée que j’étais, et là, je pouvais en emprunter plusieurs à la fois. Jusqu’en terminale, les CDI ont fait office à la fois de cocon, de fenêtre et de source inépuisable de lectures dans ma vie.

Moi et tous les cool kids du Collège Boileau

Aujourd’hui, cependant, j’aimerais parler de mon rapport aux médiathèques et la façon dont j’ai recommencé à m’y rendre régulièrement cette année.

Parce qu’en plus des bibliothèques présentes dans les établissements scolaires que j’ai fréquentés, nous allions à la médiathèque municipale. En primaire, je me rappelle très bien le jour où avec mon père, nous sommes allés me faire ma première carte de bibliothèque. Il me semble qu’avant le collège, nous y allions régulièrement avec l’un de mes parents et mes soeurs, peut-être une à deux fois par trimestre, pour faire le plein de livres. Bien sûr, nous étions toujours en retard pour les rendre. Et puis au collège, j’ai commencé à aller seule dans ma bibliothèque de quartier, et je revenais chez moi le sac à dos plein à craquer. Vingt documents empruntables en une fois. Vingt.

Vidéo souvenir de moi à 12 ans remplissant mon faux Eastpak de romans.

Ensuite, les études de lettres et la fréquentation des bibliothèques universitaires m’ont éloignée des médiathèques. J’ai fini libraire, c’est à dire vendeuse en magasin de livres, et le flux constant de nouveautés a suffi à assouvir ma soif de lectures (pour créer une pile à lire si gigantesque que c’est devenu mon pseudo sur l’Internet, donc autant dire que je ne manquerai plus de livres jusqu’à la fin de ma vie).

Mon retour en médiathèque - ou comment retrouver le plaisir de flâner

J’ai la chance d’avoir dans mon entourage amical et professionnel des médiathécaires, mais aussi des gens qui fréquentent leurs médiathèques. Cela fait quelques années que je les écoute me raconter les conférences qu’elles organisent, des découvertes qu’elles y font, des moments qu’elles y passent à travailler ou prendre un café.

Depuis quelques temps je cherchais dans Roubaix un endroit aussi chouette que la librairie-salon de thé où je travaille pour aller bosser sur ce blog ou sur d’autres projets quand je raccroche ma casquette de libraire. Le fait est qu’à une distance raisonnable de mon domicile, à part mon lieu de travail, je n’avais pas beaucoup d’options, et qui a envie d’aller sur son lieu de travail lorsqu’iel ne travaille pas? Pas moi.

Et puis je me suis souvenue de notre médiathèque, baptisée La Grand Plage, que je n’ai pas beaucoup fréquentée depuis que je vis à Roubaix. Depuis le printemps, je vais de temps en temps m’y poser avec mon ordinateur pour écrire, répondre à mes mails, avancer dans des projets.

Bien sûr, je m’y promène aussi. Sur les 4 niveaux accessibles au public, je redécouvre un plaisir que j’ai perdu depuis que je suis libraire : celui de flâner parmi les rayonnages, et se laisser surprendre par un titre, un dos de couverture, une sélection. De ne plus être à guetter les nouveautés et à se dépêcher de finir tel livre avant qu’il sorte pour pouvoir le conseiller à des clients, mais de seulement se laisser porter par son instinct et ses envies du moment, soudaines et inattendues.

Vidéo souvenir de moi la semaine dernière remplissant mon tote bag Combo de DVD.

Depuis, j’y passe deux fois par mois, et je m’éclate. Je lis des choses dont je n’ai jamais entendu parler, je regarde plus de films, je me remets même au piano grâce au super rayon partitions.

J’aimerais vous encourager, si vous les avez un peu laissées tomber, à retourner fréquenter vos médiathèques. Il y a plein de bonnes raisons de le faire.

Pourquoi fréquenter sa médiathèque?

  • C’est gratuit. Dans beaucoup de cas, en tous cas. Il y a encore des médiathèques qui font payer un abonnement (ce que je trouve aberrant, les usagèr·e·s paient déjà les médiathèques avec leurs impôts mais soit). Je répète pour celleux dans le fond : ça ne coûte rien. Parfois, il faut s’acquitter d’un petit montant pour avoir le droit d’emprunter certains documents - à Roubaix, pour pouvoir emprunter autre chose que des livres, c’est le cas, mais ça ne coûte que 17€ pour toute l’année. AUCUN autre abonnement que vous avez actuellement ne peut vous permettre d’accéder à des milliers de livres, CDs, DVDs, revues et même parfois des jeux vidéos, des jeux de société, des outils, des instruments de musique, des déguisements… pour quasiment RIEN.
  • C’est accessible à toustes. Peu importe vos revenus, votre statut, la langue que vous parlez, votre âge, votre genre, vous avez toustes le droit d’aller à la médiathèque et d’y passer un chouette moment.
  • Vous sortez des algorithmes. A l’heure où la culture se consomme en “bulles”, où on a l’impression de regarder les mêmes séries ou de lire les mêmes livres que tout le monde, aller à la médiathèque et vous laisser surprendre dans un rayon où vous flânez par un titre dont vous n’avez jamais entendu parler, ça rafraîchit l’esprit et titille la curiosité!
  • Il s’y passe des choses. GRATUITES elles aussi. Des ateliers, des conférences, des moments ludiques, des lectures, des spectacles, des rencontres, des clubs de lecture/de tricot/de mécanique/d’écologie/(…), des expositions, des cours de langues ou d’informatique… La liste est infinie! De quoi sortir de sa routine, rencontrer des gens ou apprendre quelque chose!
  • C’est un troisième lieu. Un lieu qui n’est ni la maison, ni le lieu de travail, où l’on peut rencontrer des gens, s’instruire, se reposer, se créer des habitudes. Comme le café dans Friends, vous voyez? D’ailleurs, pas mal de médiathèques, quand elles le peuvent, ont un véritable petit café ou salon de thé dans leurs locaux!
  • Je le répète hein mais quand même, dans ce monde capitaliste aux fortes tendance fascisantes c’est fifou : C’EST SOUVENT GRATUIT!

Comment soutenir ma médiathèque?

Sachez qu’une bibliothèque ou une médiathèque, ce n’est pas un service obligatoire de votre mairie. Tout comme un musée ou une patinoire, si personne ne la fréquente et qu’elle finit par coûter trop d’argent, elle peut fermer. À l’heure où le service public se fait étrangler de tous les côtés, les médiathèques peuvent finir en première ligne des sacrifices faits à la gloire de la rentabilité. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe aux Etats-Unis pour se rendre compte que ces espaces accessibles, gratuits, où l’on peut faire communauté ne plaisent pas à nos ennemis fachos-capitalistes-milliardaires-patriarcaux. Alors voici quelques petites actions que vous pouvez faire pour aider votre médiathèque locale:

  • Créez votre carte de médiathèque. Même si vous n’y allez que deux fois par an. Même si vous n’y allez pas. Le nombre de personnes inscrites à la médiathèque permet de sortir des statistiques de “rentabilité” du lieu, et donc de justifier son existence. Et n’oubliez pas de la renouveler tous les ans. Ça prend 5 minutes et il ne faut amener qu’une pièce d’identité et un justificatif de domicile.
  • Utilisez votre carte de médiathèque. En tant que libraire j’y emprunte peu de livres, mais je dévore facile une dizaine de films par mois. Il n’y a pas d’enjeu. Même si vous empruntez trop, et que vous n’avez pas le temps de tout lire, ce n’est pas grave! Voyez ça comme du shopping gratuit! C’est quand même incroyable!
  • Intéressez-vous à la programmation de votre médiathèque. Prenez le programme ou consultez-le en ligne, et n’hésitez pas à relayer autour de vous les événements que votre cercle de proches pourrait apprécier. Si vous travaillez dans un endroit où vous accueillez du public (un commerce, un cabinet avec une salle d’attente…), demandez quelques flyers ou affiches à la médiathèque et affichez-les. Participez activement à faire connaître votre médiathèque locale comme bien plus qu’un endroit où emprunter des livres.
  • Utilisez les espaces de votre médiathèque. Allez-y pour répondre à vos mails, pour réviser vos examens, pour faire votre to-do list du mois, pour dessiner, pour rédiger vos cartes de vœux, pour écrire votre roman, pour mettre à jour votre journal intime. Occupez les espaces mis à disposition, pour justifier de leur existence mais aussi pour inciter d’autres à le faire.
  • Soyez bénévole dans votre médiathèque. Si vous disposez de temps et que vous en avez les capacités, proposez quelques heures par mois à soutenir votre médiathèque locale. Il y a des réseaux entiers de bibliothèques qui fonctionnent grâce aux bénévoles, et plus vous êtes nombreux·ses, plus ça peut fonctionner!
  • Soutenez publiquement votre médiathèque, parlez-en à vos élu·e·s quand vous les croisez, laissez des avis sur google, commentez leurs posts sur les réseaux sociaux… Plus on voit nos proches s’enthousiasmer pour un endroit, plus on a envie d’y aller!

On a trop peu d’espaces où l’on peut aller, s’installer, discuter, se former, lire, jouer à la console, échanger, discuter… sans avoir à payer, à rentabiliser. Les médiathèques sont un acquis social qu’on peut nous enlever, et c’est un acte militant de les fréquenter.

Et, je vous ai dit que c’était très très souvent gratuit?


J’aimerais beaucoup que dans les commentaires, vous partagiez vos souvenirs de bibliothèque, vos coups de cœurs pour des médiathèques près de chez vous, les meilleures découvertes que vous avez faites dans votre médiathèque… Et si vous avez d’autres pistes pour les soutenir, allez-y, je mettrai mon article à jour!

"C'est trop jeunesse" ou comment les adultes expriment malgré eux leur mépris pour l'enfance.

mercredi 20 août 2025

Cela fait longtemps que je veux aborder un petit sujet qui me cause de gros soucis. Rien de grave, rien de terrible, vraiment, on peut tout à fait vivre sa vie avec honnêteté et bienveillance sans jamais avoir à se préoccuper de cette question.

Par contre si vous êtes quelqu’un qui lit et qu’il vous arrive de lire de la littérature de jeunesse, lisez-moi bien attentivement.

Dans ce domaine-là, je commence à m’y connaître : dix ans de librairie spécialisée, des centaines d’albums, de cartonnés et de petits romans dévorés, bref vous devriez déjà le savoir, c’est ma came et mon cheval de bataille. Et il y a une phrase qui me donne envie de prendre des gens en otage pour leur faire un petit cours particulier bien musclé.

Une phrase que je lis et entends partout. Dans la bouche de mes client·e·s, dans les avis de lecture sur les réseaux sociaux, dans les commentaires des parents, dans les pitchs que font mes représentant·e·s, et même parfois quand mes proches me parlent des derniers livres qu’ils ont lus. Ça me chatouille la veine de la tempe façon personnage de manga et je dois faire chaque fois preuve de beaucoup de patience pour que ça ne finisse pas en bras de fer de vocabulaire.

Alors à la place j’écris sur mon petit blog, franchement ça pourrait être bien plus violent cette histoire, je prends vachement sur moi.

Mais Jeanne, quelle est cette phrase, me demanderez-vous?

C’est ce petit commentaire à l’allure innocente, celui que l’on fait quand on ferme un roman jeunesse et qu’on hausse les épaules (parfois avec un peu de dédain) :

“C’est trop jeunesse.”

Parfois, pour certain·e·s de mes client·e·s, c’est une question:

“Vous êtes sûre Madame la Libraire? Ce n’est pas un peu trop ‘jeunesse’?


"C’est trop jeunesse" Mais qu’est-ce que ça veut dire?!

On inspiiiire, on expiiiire…

Ce n’est qu’une petite phrase de rien du tout, prononcée sans penser à mal, mais il faut que cela cesse.

Je sais ce que vous voulez dire. Vous voulez dire : “Je me suis ennuyé·e”, “C’était trop cliché”, “L’écriture est vraiment pas ouf”, “C’était très commercial”, “L’intrigue est trop facile”, “Je ne m’identifie pas aux personnages”, “…

…”Ce n’est pas de la vraie Littérature”.

Si, si, au fond, c’est un petit mélange de tout ça, que ça signifie. Je le sais, parce qu’il suffit qu’un roman jeunesse soit particulièrement aimé par les adultes pour qu’on entende très facilement une autre phrase:

C’est tellement bien que ça pourrait être de la littérature pour adultes.”

Ou bien sa sœur jumelle : “Je n’aurais jamais cru que c’était de la jeunesse.

Surprise! Dès qu’un roman jeunesse rencontre à la fois un succès d’estime et un succès populaire, c’est simple : on essaie de l’extraire de son rayon et on l’habille de bandeaux et de compliments pour le faire passer pour un roman “vieillesse” qu’on a gentiment prêté un temps aux enfants.

Quand “jeunesse” est utilisé comme un adjectif en littérature, c’est pour désigner les livres qui sont pensés, écrits, édités, produits et promotionnés pour les enfants. “La littérature jeunesse”, c’est un terme relativement très récent qui désigne une catégorie de productions littéraires pour la jeunesse, dont les contours sont flous et évoluent en même temps que les “jeunes” eux-mêmes. A chaque époque le rapport de la société à sa jeunesse change et la catégorie même des “jeunes” ne signifie pas la même chose dans l’Amérique des années 50 et dans la France de 2025.

Ma première vidéo sur Youtube, c'était pour définir la littérature jeunesse!
Si ça vous dit, la voilà!

MAIS quand “jeunesse” est utilisé comme un adjectif pour définir la qualité d’un texte et bah désolée, ça ne veut rien dire.

C’est un mot fourre-tout dans lequel, sans le savoir, on véhicule finalement une méconnaissance et un mépris pour la (littérature) jeunesse.

Mais qu’est-ce que je peux dire alors?!

Pas de panique, je ne vais pas vous laisser comme ça. Voici une petite liste de conseils pour convenablement critiquer votre texte jeunesse.

Au lieu de dire “C’est trop jeunesse”:

  • quand ça signifie “J’ai l’habitude de lire des textes différents” (intrigues plus complexes, écriture plus exigeante, sujets plus sombres ou plus matures, scènes plus difficiles…) → “C’est trop différent de ce que je lis d’habitude” ou si vous n’avez pas accroché, “Ce n’est pas pour moi”. Vous avez le droit de vous dire que ce n’est pas votre came, mais ne mettez pas tout sur le fait que c’est un livre pour enfants. Quelqu’un qui n’aime pas lire de thrillers et qui essaie un roman bien glauque avec des gens coupés en tous petits morceaux qu’on retrouve aux quatre coins d’une ferme abandonnée, je peux vous dire qu’iel va penser la même chose : “Ce n’est sans doute pas mauvais, mais ce n’est vraiment pas pour moi” (et iel ne dira jamais “c’est trop thriller”).
  • quand ça signifie “J’ai lu ça cent fois” (motifs qui reviennent souvent, dynamiques de personnages qu’on a beaucoup vues, manque d’originalité dans l’univers créé…) → Critiquez le genre. Surprise, en littérature jeunesse, il y a quasiment tous les genres représentés en littérature vieillesse. Et si vous trouvez que vous lisez trop d’histoires à base de “iel-est-l’élu·e-mais-ne-l’a-pas-décidé-et-iel-doit-sauver-le-monde-d’une-menace-magique-à-l’aide-de-ses-deux-ami·e·s”, questionnez la surabondance de clichés dans la fantasy.
  • quand ça signifie “Tous les livres jeunesse que j’ai lus se ressemblent je n’en peux plus” → Critiquez la surproduction littéraire. Il n’y a jamais eu autant de livres publiés, je peux vous dire que les libraires n’en peuvent plus non plus, que naviguer dans les programmes de nouveautés donne le tournis. Il y a trop de livres, et beaucoup n’existent que parce qu’il faut surfer sur des tendances sans avoir de véritable qualité littéraire. Ça peut être étouffant et c’est légitime!
  • quand ça signifie “C’était nul” (incohérences, écriture mauvaise, personnages qui font des choix absurdes, aucune surprise…) → “C’était nul”. Beh oui, comme en littérature vieillesse, des fois les livres sont nuls. Alors ne soyez pas vaches, n’allez pas étaler votre déception sur les réseaux sociaux, pensez aux cœurs des auteur·rice·s. Et avec vos proches, argumentez votre propos : qu’est-ce qui était nul à vos yeux, exactement?
  • et quand ça signifie “Je n’ose pas dire que j’aime lire de la littérature jeunesse parce que je suis un·e adulte respectable qui lit de vrais livres” → effectivement, vous n’étiez pas le public cible pour ce bouquin, il n’empêche que vous avez le droit de l’apprécier et de passer un bon moment. Il n’y a pas plus puéril que d’avoir peur d’avoir l’air puéril, non? Essayez plutôt : “C’était vachement chouette j’ai passé un bon moment” 😀

Et dernier point, au lieu de dire “C’était super pour de la jeunesse”, dites: “C’était super”. Enlevez le jugement de valeur, admettez que vous avez juste aimé votre lecture, même si vous faites partie d’un public accidentel pour ce titre. Et si vous devez argumenter auprès d’un·e proche qui hausse les sourcils quand il comprend que le livre dont vous parlez s’achète au rayon enfants, n’hésitez pas à vous inspirer de mon article pour le sortir de ses a priori.


Ce que ça dit de notre rapport à l’enfance

Je n’ai pas fait de recherches théoriques mais il me semble qu’être sans cesse surpris de trouver des œuvres de qualité quand elles sont adressées à la jeunesse, ça montre que notre société a beaucoup de mépris pour l’enfance. Qu’on ne l’écoute pas, qu’on ne la regarde pas, qu’on ne la prend pas en considération, qu’on estime qu’elle ne mérite pas d’avoir de belles œuvres parce qu’elle ne saura pas les apprécier.

C’est Clémentine Beauvais qui écrivait sur son blog : “Les adultes doivent apprendre à accepter l’existence d’une littérature d’excellence dont ils ne sont pas les destinataires privilégiés.” Il n’y a pas à se sentir exclu·e parce que le livre que vous avez aimé se trouve dans un rayon qui ne vous est pas dédié. Les enfants s’emparent de la littérature vieillesse tout le temps, vous avez le droit de faire des incursions en littérature jeunesse et d’aimer ça, même si ça n’a pas été écrit pour vous.

J'ai fait il y a quelques années une vidéo sur l'intérêt de lire de la littérature jeunesse
quand on n'est plus un enfant, je l'aime encore beaucoup!

Et vous avez peut-être dévoré La Passe-Miroir en vous demandant bien ce que ça faisait au rayon ado, n’empêche que ça a été écrit, édité, publié et promotionné pour des ados. Ça ne veut pas dire que vous devez vous excuser ou vous expliquer sur le plaisir que vous avez eu à lire cette série.

Je conclurai en disant que “C’est trop vieillesse de mépriser la littérature jeunesse”.

Et bim.

Il y a encore plein de choses à dire et je ferai sans doute un second article sur ce sujet, mais je suis curieuse d'avoir vos ressentis, n'hésitez pas à me laisser quelques commentaires pour me dire ce que vous pensez de tout ça!



 
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