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vendredi 10 mars 2017

"Ils accepteront ta liberté de femme, si ta liberté porte les habits de la folie."

Je n'avais pas tari d'éloges sur La langue des bêtes de Stéphane Servant, une découverte et un énorme coup de foudre qui a eu lieu fin 2016 et dont j'ai toujours du mal à me remettre. Alors forcément, j'ai voulu lire son roman précédent, Le cœur des louves, paru en 2013 aux éditions du Rouergue. Alors, suspense! Ai-je retrouvé les choses qui m'avaient fait palpiter derrière mes pages?

Célia est arrivée seule, à la fin de l'été. Livrée à elle-même dans la vieille maison, elle attend sa mère. Le village est toujours pareil, perdu au fond de la vallée, avec ses montagnes couvertes de forêts et son lac Noir.
Leur retour réveille de vieilles histoires.
Celles d'une grand-mère à la réputation sulfureuse. Car ici, tout le monde se connaît depuis toujours. On s'aime trop ou on se hait et ce sont les hommes qui font la loi, par la force s'il le faut.
Pour découvrir ce qui se cache sous la surface des choses, elle devra se tailler un chemin, entre mensonges et superstitions.
Et se faire louve pour ne pas être proie.

Je ne peux pas me retenir plus longtemps. J'ai adoré. Ce roman ne fait que confirmer ce que je savais en fait déjà : Stéphane Servant, je crois qu'il écrit pour moi. Si si. Enfin, quoiqu'il en soit, ses thèmes, ses personnages, ses décors et ses récits sont en totale adéquation avec ce que je cherche chaque fois que j'ouvre un livre. 

Dans Le cœur des louves, on retrouve des thèmes chers à l'auteur : la proximité d'une forêt, lieu de magie, de découverte, d'introspection et de terreurs ; les non-dits qui, dans un effet boule de neige terrible, se transmettent de génération en génération en faisant de sacrés dégâts ; la frontière invisible entre la sanité d'esprit (oui, oui, c'est comme ça qu'on dit) et la folie, qu'il est si facile de franchir ; le regard de l'autre, celui qui ne vit pas comme toi et que tu as tant de mal à comprendre ; le pouvoir des histoires et des mots, qui peuvent à la fois être sauveurs ou bourreaux.

Ici, le récit se pare également d'une réflexion assez poussée sur la condition féminine, au travers de quatre personnages complexes et très profonds. Il y a d'abord Célia, la jeune héroïne, qui face à un père démissionnaire et une mère absente, se sent invisible, ignorée, inconséquente et mal-aimée. La colère bouillonne en elle, ça brûle, ça déborde. Face à elle, sa mère, Catherine, écrivaine en panne d'inspiration qui passe ses nuits sur des manuscrits qu'elle ne rend jamais. Effacée, enfermée dans sa bulle et inaccessible, elle est une énigme pour le lecteur, qui la voit enchaîner les flirts et les périodes de déprime avec la même incompréhension que sa fille. Une génération au-dessus encore, il y avait Tina, une grand-mère secrète, solitaire, un peu sorcière, dont ses descendantes ne savent rien, à part que le village entier la méprisait et la craignait. Et enfin, Alice, une jeune fille de l'âge de Célia, au père violent et à la vie dissolue, qui reprend vie avec l'arrivée de Célia au village et par qui les nœuds du destin vont commencer à se dénouer pour faire sens.

Ces quatre femmes vivent hors du monde pour pouvoir devenir elles-mêmes, telles les louves qui battent la forêt la nuit, exprimant leur être le plus profond, le plus simple, le plus évident, en se débarrassant des carcans de la vie sociale et du regard d'une société normée. Ce roman crie la difficulté d'être en groupe comme on aimerait être avec soi-même, surtout pour les femmes dans des milieux encore trop patriarcaux ; ici, dans le village où se déroule le roman, ce sont toujours des hommes qui font la loi, qui décident, qui prennent sans donner, qui détruisent sans reconstruire. La femme, recluse et secrète, n'a que la magie de son ventre fertile pour exister, pour faire peur et obtenir un certain respect. Heureusement, le personnage d'Andréas, jeune homme rêveur et solitaire qui fabrique du papier, éclaire tout cela d'une lueur d'espoir.

Ce roman, c'est un retour à ce qu'il y a de plus primitif dans les sociétés humaines. On va y fouiller à mains nues dans le charnier complexe laissé derrière elle par une humanité qui veut comprendre et maîtriser, pour en retirer le petit diamant précieux, celui de l'amour et de la solidarité. La parole, le propre de l'homme, est ici un symbole fort : le silence blesse et détruit, les mots apaisent et reconstruisent. 

Et vu que j'aimerais toujours les histoires qui défendent le pouvoir magique des mots, je crois que ce roman rejoint les quelques autres que je relirai précieusement toute ma vie.


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