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vendredi 28 octobre 2016

"Mais cette maison, chez qui est-ce?"


J'ai une fascination terrible pour les maison étranges, grandioses, rigolotes, bizarres. Peut-être autant que pour les réécritures de contes. Et vu qu'on est en octobre, que c'est le mois de l'arrivée du froid, des plaids en laine et des moments cocooning devant de jolies bougies parfumées, je voulais vous parler d'un très bel album, Chez nous, de Carson Ellis, paru en 2015 chez Actes Sud.

Dans cet album en forme de catalogue, aux couleurs sobres et mélancoliques, Carson Ellis nous fait voyager de maison en maison. Il y en a pour tous les goûts : des maisons en haut d'une falaise, au fond de l'océan, des maisons aux allures de dés ou d'autres en forme de chaussure, des maisons classiques et d'autres construites sur la lune, des rangées, des désordonnées, des grandes, des petites... Un vrai festival!

On se surprend à scruter les petits détails, à comparer des habitations complètement différentes, à chercher celle qui ressemble le plus à la nôtre... Le foisonnement de détails drôles, incongrus et poétiques fait de cet album un puits sans fond de moments délicieux à analyser les maisons, créer des histoires et imaginer les drôles de personnes qui peuvent vivre à l'intérieur.

Cliquez pour voir en plus grand!

Evidemment, le but de cet album, c'est avant tout de célébrer la diversité et l'imagination. On vit tellement le nez collé à notre nombril qu'on finit par oublier que pour des milliers d'autres personnes, le foyer, la maison, la bulle de confort et de bien-être, c'est quelque chose de très différent de ce qu'on connaît. C'est un album aussi qui fait réfléchir à la maison idéale, le foyer le plus chaleureux qu'on puisse rêver avoir. C'est enfin un album qui invite à l'imaginaire et à l'ouverture d'esprit. Fabuleux, non?

En faisant se confronter des habitats diamétralement opposés, Carson Ellis met en évidence la richesse de notre monde et la nécessité de se glisser dans la peau des autres pour mieux les comprendre. Un travail délicat, délicieux et merveilleux que je conseille à tous!



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mercredi 26 octobre 2016

"La pluie c'est gris, froid et sombre."



Encore un album, un de ceux qui remontent le moral et mettent un peu de sucre dans la vie! Je vous présente Rose à petits pois, d'Amélie Callot et Geneviève Godbout, paru cette année chez La Pastèque. 

Quand il fait beau, Adèle sourit, elle sifflote, elle chante à tue-tête, elle ouvre les fenêtres et laisse la porte ouverte. Mais dès qu'il pleut, Adèle reste enfermée. Elle n'y peut rien, elle perd son entrain. La pluie, c'est gris, froid et sombre. Vous aurez alors beau dire tout ce que vous voulez, argumenter tant que vous pourrez, ça n'est pas la peine de discuter, Adèle ne mettra pas une mèche de cheveux dehors..

Cet album très épais (80 pages) nous raconte l'histoire d'Adèle, la jeune tenancière d'un café de village. Elle est très fière de son café, qui rassemble les gens. Et les gens, elle adore ça, Adèle! Elle met un point d'honneur à ce que chacun se sente comme chez soi dans son petit établissement. Lieu de rencontre et de vie, elle déteste par-dessus tout la pluie, qui fait rester ses habitués chez eux, qui est grise, froide et sombre. Rien de tel que le soleil et la couleur!


Et puis, un jour, elle retrouve dans le vestiaire déserté une paire de bottes en caoutchouc rose, pile à sa taille... Un peu plus tard, un imperméable... Et plus tard encore, un parapluie! Qui est l’énergumène qui s'amuse à lui abandonner ces cadeaux? Adèle mène l'enquête, et finit par découvrir que la pluie aussi apporte ses joies, ses surprises et ses douceurs...

Cette petite histoire tendre et sucrée est avant tout un récit qui prône la sociabilité, la solidarité et l'ouverture à l'autre. Il donne envie de sourire à tout le monde, oui, même à la vieille bavarde du rez-de-chaussée qui vous assaille de ses réflexions d'un autre temps chaque fois que vous avez le malheur de la croiser (comment ça ça sent le vécu?). On a envie
d'inviter ses amis à boire un café, d'appeler cette copine à qui on n'a pas parlé depuis longtemps, d'acheter des bouquets de fleurs sans raison et d'aller sauter dans les flaques d'eau. Les illustrations délicieusement vintage de Geneviève Godbout ajoutent un charme intemporel à cette bulle de douceur qui finit de charmer tout à fait.


En bref, une jolie découverte pour tous les âges!


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vendredi 21 octobre 2016

"Celui qui sait lire peut comprendre le monde. Celui qui écrit peut le changer."


Il était une fois un vieux chapiteau de cirque à l'orée d'une forêt sombre et profonde : c'est là que vit la Petite avec sa famille, une ancienne troupe de saltimbanques. Depuis très longtemps ils ne donnent plus de spectacle, mais ils tissent autour de la gamine un cocon protecteur d'histoires et de légendes.

Un jour, un chantier gigantesque vient tout bouleverser: le campement va être rasé et la Petite est envoyée à l'école du village. Elle va alors faire appel aux forces obscures de la forêt pour tenter de sauver les siens.


La langue des bêtes de Stéphane Servant est paru en 2015 aux éditions du Rouergue. Outre une couverture superbe qui me paraissait pleine de promesses, je voulais absolument découvrir la plume de l'auteur du Cœur des louves. Rien de mieux que l'automne, les premières grandes pluies et les soupes aux champignons pour plonger dans ce récit enchanteur.

Nous nous retrouvons dans un cirque oublié entre une forêt et une décharge automobile. Là vivent une poignée de personnages improbables, rêveurs et ermites qui vivent des histoires qu'ils ont tissées pour tenir debout, tous ensemble. Petite, la jeune héroïne de notre roman, est un feu follet vêtu de robes à paillettes et de bottes en caoutchouc, qui traque les renards avec son ogre de père et tente d'attraper le regard fuyant de sa funambule de mère. Elle se nourrit littéralement de livres et de papier, ne sait pas forcément démêler le rêve de la réalité, vit de mysticisme, de contes et de croyances presque païennes. Les derniers habitants du cirque, un lion édenté, un marionnettiste désenchanté, un clown triste et un nain cynique constituent son unique et étrange famille. 

L'automne arrive, et avec lui, l'annonce de la fin du rêve. Petite, bien malgré elle, grandit. Le présent devient peu à peu le passé au fur et à mesure que les hommes en orange construisent une autoroute pour connecter le Village et la Ville. L'ogre redevient un homme, la mère un fantôme, les histoires des fadaises et la vie un mensonge. Nous accompagnons Petite sur un chemin initiatique où elle devra décider de ce qu'elle croit. Les histoires sont-elles vraies? Ont-elles un pouvoir? Quel est le devoir de celui qui raconte? Comment rallumer les cœurs éteints? Et puis, dans l'ombre de la forêt, rôde la Bête, créature de Frankenstein à laquelle Petite, sans le vouloir, a donné une vie triste et mélancolique.

Dans un récit emprunt sans cesse d'une poésie qui sert le cœur et fait mouiller les yeux, Stéphane Servant nous interroge sur le rôle de la fiction au sein de nos vies. Dans un monde où tout va plus vite, où être, c'est avoir, et où plus personne ne croit aux magiciens et aux funambules, que faire de nos rêves et de nos histoires? Le conte est présenté ici non seulement comme un lien entre les hommes, mais aussi comme un bien précieux et nécessaire dont on sous-estime le pouvoir. Il nous questionne également sur ce qui fait que l'on considère quelqu'un de fou : il est souvent plus facile de rejeter la différence et l'originalité pour ne pas remettre en question notre propre point de vue, n'est-ce pas?

Un énorme, gigantesque coup de coeur pour ce roman mélancolique et doux que je relirai encore, et encore, tant que les mots auront des pouvoirs magiques.


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mercredi 19 octobre 2016

"Tout le bien que nous faisons peut se retourner contre nous."


Dorothe, fille de bonne famille, vient d'avoir seize ans. Elle est mariée à un homme bien plus âgé qu'elle. Son époux est nommé dans le comté du Finnmark, tout au nord de la Norvège, pour instruire les procès en sorcellerie. Après une longue et éprouvante traversée, Dorothe arrive dans une petite ville où personne ne parle sa langue.

Elen a le même âge, fille d'une guérisseuse qui a choisi de vivre sans homme et enchaîne les aventures et les enfants. La jeune fille sauvera Dorothe gravement malade, grâce au savoir que sa mère lui a transmis avant d'être emprisonnée. Mais ne signe-t-elle pas ainsi son appartenance à la confrérie des sorcières?


De la part du diable de Aina Basso est un roman paru en 2015 chez Thierry Magnier, et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça faisait des mois qu'il me faisait de l’œil (la couverture de Nicolas Galkowski est sublime!). Je l'ai lu d'une traite, j'en suis restée toute chamboulée, et je profite de l'ambiance Halloweenesque pour vous parler de cette histoire de sorcières.

Si la quatrième de couverture (que vous pouvez lire ci-dessus) vous résume malheureusement la quasi-totalité du récit, ce qui fait la force de ce roman, en revanche, c'est l'ambiance envoûtante, fantastique et terriblement ancrée dans le réel dans laquelle il vous fait plonger. Nous alternons les points de vue entre Dorothe, (très) jeune mariée à un juge chargé d'instruire les procès pour sorcellerie dans la Norvège du dix-septième siècle, et Elen, qui grandit comme une fleur sauvage dans une contrée difficile et hostile, élevée par une mère différente des autres, libre et caractérielle.

Chacune des deux héroïnes voit sa vie changer lors de l'arrivée d'un homme dans leurs vies : Dorothe se retrouve mariée à un homme bien plus âgé qu'elle qu'elle trouve sobre et très grave, tandis qu'Elen se voit affublée d'un petit frère terriblement laid, si laid qu'elle est persuadée qu'il a été échangé à la naissance avec une créature démoniaque. S'ensuivent alors une série d'événements qui vont les faire se rencontrer en dépit de tout ce qui les sépare. Et c'est haletant : on se surprend à tourner les pages sans pouvoir s'arrêter, pris au piège d'une écriture grave, dure et mystérieuse, tandis que l'angoisse gonfle dans la gorge en même temps que les nœuds du récit se tissent jusqu'à une fin terrible qui finit de vous ensorceler tout à fait. 

Grâce aux regards croisés de ses deux héroïnes, l'auteure s'interroge sur la condition féminine, la liberté, la différence, l'ignorance qui mène à l'intolérance, le mystique et le sacré. On finit par se demander si la plus puissante forme de sortilège n'est pas uniquement la rumeur publique, accompagnée des puissantes malédictions que sont les préjugés et le besoin de trouver des boucs émissaires. Et en cela, De la part du diable est non seulement un roman inspiré de faits réels, mais c'est également un récit qui trouve de terribles résonances avec l'actualité.

On appréciera les notes et explications supplémentaires données en fin de roman par l'auteure, ainsi qu'une bibliographie complète pour en apprendre plus sur ces événements. Un très bon roman d'angoisse et de fantastique teinté d'histoire que je vous recommande pour vos soirées de Samain!


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vendredi 14 octobre 2016

"Tant de beautés pour tant d'ignominie, comment la terre pouvait-elle porter tant d'injustices?"

Dans un monde où le réchauffement climatique a imposé sa loi, la terre a été dévorée par le soleil. La vie s’ est organisée autour de Kyos, cité-oasis qui possède et distribue l’ eau, denrée essentielle en ce désert sans fin. Pour en bénéficier, encore faut-il avoir un enfant marqué.

La Marque brille au front de Sika. Elle vient d’ avoir quinze ans et elle sait qu’ elle doit rejoindre Kyos pour permettre aux siens de survivre. Mais sa rencontre avec Rey, qui a refusé d’ obéir au diktat de la cité-oasis, va lui ouvrir les yeux. Pourront-ils, ensemble, échapper à l’ emprise de Kyos ?

J'avais adoré la série Hisse & Ho d'Anne Loyer, alors c'est tout naturellement que j'ai voulu la découvrir dans un autre genre! Avec La Marque, paru aux éditions Bulles de Savon le mois dernier, Anne Loyer s'essaie au genre de la dystopie.

Et le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est l'univers de Kyos qui en est le point fort. Nous sommes au milieu d'une communauté vivant dans le désert aride qu'est devenu la planète, gravitant aux abords d'une cité-oasis qui impose ses règles, la première d'entre elle étant que tous les cinq ans, des jeunes gens de quinze ans marqués d'un point d'or au milieu du front rejoignent la cité sans plus jamais avoir de contact avec le monde extérieur. Dans une société très hiérarchisée, qui accepte sans remettre en question des règles d'injustice et de discrimination dans le but d'obtenir de l'eau, le doute s'installe dans le cœur de plusieurs jeunes gens. Est-il possible de vivre loin de Kyos? Y a-t-il de l'eau ailleurs? Que se passe-t-il derrière les hauts murs de la cité oasis? A quel destin sont-ils voués?

La chaleur, la soif, l'aveuglante lumière nous suit tout au long du roman, dont Sika et Sek sont les deux protagonistes. La première perd tragiquement sa mère lors de la naissance de son petit frère et un sentiment d'injustice l'étreint lorsqu'elle comprend que ses parents, ses voisins et ses camarades sont tous soumis au joug de Kyos. Le second est rempli de rancœur depuis que son frère aîné Rey, qu'il adulait, s'est enfui le jour où il aurait dû rejoindre la cité-oasis, le privant alors de toutes retrouvailles possibles. Condamné à affronter seul l'univers étranger de Kyos, il se jette corps et âme dans un entraînement intensif qui manque presque de lui faire perdre toute humanité. La dualité des points de vue nous permet d'embrasser toute la complexité de la situation dans un temps record, grâce à une écriture efficace et dénuée de fioritures inutiles.

Cependant, le principal défaut de ce roman est sa brièveté. J'imagine que le désir de l'auteur et des éditeurs était de faire un one-shot qui n'aurait pas besoin de suite, ce qui en soi est loin d'être une mauvaise idée face à l'avalanche de séries à rallonge que l'on subit en littérature de jeunesse. Mais du coup, le récit perd en profondeur et en complexité. J'aurais beaucoup aimé apprendre à mieux connaître les autres personnages, décortiquer les rouages de Kyos un à un, découvrir d'autres communautés à travers ce monde aride et vivre des défaites et des victoires en compagnie de tous les rebelles!

Le résultat demeure pourtant très bon, reprenant avec assurance les ressorts classiques du genre. Sa force demeure dans la qualité de l'écriture et dans l'exotisme de Kyos et de son climat de fin du monde. La Marque est un excellent roman pour faire découvrir le genre et introduire les plus jeunes à la science-fiction!


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